1. Le piano comme instrument de transcription vivante, pas comme moule d’assimilation
Aborder les musiques de tradition orale africaines au clavier soulève un paradoxe historique et acoustique immédiat. Le piano acoustique moderne est l’héritier par excellence du tempérament égal occidental, conçu pour moduler dans les vingt-quatre tonalités et faire résonner des empilements de tierces majeures et mineures. Les répertoires camerounais traditionnels — qu’il s’agisse du Bikutsi des forêts du Sud, du Makossa du littoral ou des danses cérémonielles des chefferies des Grassfields — sont quant à eux nés de voix non tempérées, de cloches asymétriques et de tambours parlants profondément ancrés dans les inflexions des langues tonales.
L’erreur la plus fréquente des pianistes formés au conservatoire classique ou au jazz standard consiste à plaquer des grilles harmoniques fonctionnelles (cadences II-V-I ou anatoles simplistes) sur des mélodies modales africaines. Ce réflexe dénature instantanément l’énergie percussive du chant : il transforme un rituel d’une extraordinaire complexité rythmique en une variété exotique édulcorée. Le piano ne doit jamais être un rouleau compresseur qui aplatit les subtilités du terroir dans le moule harmonique européen.
Dans ma pratique de chercheur et de musicien de scène depuis 2007, je considère au contraire le piano comme un laboratoire acoustique d’une plasticité incomparable. Avec ses 88 touches, ses cordes percutées par des marteaux et sa tessiture couvrant sept octaves, le piano est le seul instrument capable de faire dialoguer sous les dix doigts l’ostinato imperturbable de la cloche, les variations polyrythmiques du tambour-maître et les répons polyphoniques du chœur.
2. De la forêt du Centre au Mvet : l’assise 6/8 et 12/8 du Bikutsi au clavier
Le Bikutsi, issu de la tradition ancestrale des peuples Beti-Fang du Centre et du Sud du Cameroun, repose sur une pulsation fondamentale ternaire (habituellement notée en 12/8 ou en 6/8 rapide). Son organologie traditionnelle s’articule autour du balafon *Mendzan* (souvent monté avec des calebasses résonatrices munies de mirlitons créant un grésillement caractéristique), du tambour de bois à fente (*Nkul*), du tambour à peau (*Mbe*) et du battement de bouteille ou de cloche.
Pour un pianiste, le premier défi est d’abandonner l’accentuation métronomique classique sur les temps forts (1 et 3). Dans le Bikutsi, l’énergie cinétique est propulsée par le contretemps et l’anticipation. La main gauche doit assumer le rôle du balafon basse (*Omvok*) et du tambour-maître. Elle construit un ostinato syncopé qui rebondit sur la dernière croche de chaque temps ternaire, créant cette sensation irrésistible de bascule en avant.
Lors d’une session de direction artistique au studio Alaiz Music à Yaoundé, j’ai vu un jeune claviériste talentueux s’épuiser à jouer des accords de main gauche trop denses et soutenus par la pédale forte. Le son devenait boueux et le batteur perdait ses repères. Je lui ai demandé de retirer complètement le pied de la pédale de sustain et d’adopter une frappe sèche, presque staccatissimo, en utilisant la pulpe des doigts comme des mailloches de balafon. En allégeant l’harmonie pour ne conserver que des octaves et des quintes brèves et incisives, la pulsation a retrouvé instantanément sa clarté originelle et son tranchant organique.
3. Le Tswefap : langue, oralité et enjeux de l’écriture
Dans mes travaux de recherche menés à Batoufam (département du Koung-Khi, Région de l’Ouest-Cameroun), une distinction scientifique fondamentale s’impose avec rigueur : il ne faut jamais confondre une structure musicale et une langue. Le Tswefap n’est pas un rythme, un style ou un genre de danse ; c’est une langue bamiléké parlée à Batoufam, étudiée pour sa phonologie riche, sa grammaire et son système tonal complexe.
Mon engagement sur le terrain concerne notamment la documentation et les enjeux liés à l’institutionnalisation de l’écriture du Tswefap. Passer de la transmission purement orale à une forme écrite codifiée est un défi linguistique et patrimonial majeur, qui exige de recueillir les récits d’anciens avec humilité, sans inventer arbitrairement de règles orthographiques et sans prétendre que ce travail de longue haleine est achevé.
Quel est alors le lien entre la langue Tswefap et la musique ? Ce lien s’exprime à travers la prosodie, les hauteurs relatives de la voix parlée et les chants rituels de la chefferie. Dans les langues tonales, la parole porte déjà en elle une courbe mélodique naturelle. Le piano peut aider le musicologue à repérer ces inflexions de hauteur et à dialoguer avec le chant, mais le clavier ne constitue en aucun cas un système d’écriture de la langue. Ce chantier capital fera d’ailleurs l’objet d’une étude autonome dédiée à la langue Tswefap, à sa mémoire et à ses enjeux de transmission.
4. La question harmonique : pourquoi les voicings en quartes respectent les langues tonales
La question centrale de l’harmonisation au piano des répertoires camerounais réside dans le rapport indissoluble entre musique et linguistique. Dans les langues tonales africaines (qu’il s’agisse du Tswefap, de l’Ewondo, du Duala, du Ghomala’ ou du Fe’fe’), le sens même d’un mot dépend de la hauteur de son ton (ton haut, moyen, bas, montant ou descendant). La ligne mélodique d’un chant n’est jamais arbitraire : elle épouse fidèlement la courbe intonative de la phrase énoncée.
Lorsqu’un arrangeur plaque un accord majeur traditionnel comportant une tierce majeure très présente, cette tierce peut entrer en conflit violent avec le ton moyen ou bas de la voix, donnant à l’auditeur locuteur la sensation troublante d’une erreur de prononciation ou d’un contre-sens poétique. C’est pourquoi les empilements de tierces classiques sont si souvent inadaptés.
La solution musicologique que je préconise et développe au sein de ma démarche de création consiste à privilégier l’harmonie quartale (voicings construits par empilement de quartes justes et de quintes) ainsi que les accords suspendus (*sus2* et *sus4*). Ces structures harmoniques ouvertes ne saturent pas l’espace spectral. Elles laissent flotter une indétermination modale qui permet à la voix soliste ou au chœur d’exprimer pleinement ses micro-inflexions sans être corsetée par une tonalité rigide. C’est l’alliance naturelle entre la liberté du jazz modal contemporain et la pureté archaïque des traditions orales.
5. L’approche pédagogique à A Laiz Academy et les paliers du Permis de Jouer™
Transmettre cette science du rythme au piano n’est pas une affaire d’improvisation hasardeuse : cela exige une progression didactique rigoureusement balisée. À A Laiz Academy (anciennement Racines Musicales Academy) de Yaoundé et dans nos programmes d’accompagnement pour la diaspora, nous avons intégré l’apprentissage des polyrythmies camerounaises au cœur de notre méthode certifiante Le Permis de Jouer™.
Notre cursus se déploie en quatre étapes incontournables :
1. **Le Permis d’Écoute et de Frappe Corporelle (N1)** : Aucun étudiant ne touche au clavier avant de savoir incarner la pulsation dans son propre corps. On frappe le temps ternaire avec les pieds tout en chantant le motif asymétrique de la cloche avec des onomatopées traditionnelles.
2. **L’Isolation de l’Ostinato (N2)** : Travail exclusif de la main gauche au piano. Acquisition de l’endurance musculaire sur des boucles rythmiques de Bikutsi et de Makossa répétées pendant cinq minutes sans fluctuation de tempo.
3. **Le Découplage Bimétrique (N3)** : Introduction de la main droite en voix modales et accords de quartes. Travail d’indépendance en 3 contre 2 et synchronisation sur des morceaux témoins du répertoire camerounais.
4. **L’Orchestration et la Performance Scénique (N4)** : Capacité pour le claviériste d’interagir en temps réel avec un ensemble traditionnel ou un groupe moderne, en sachant quand faire respirer l’arrangement et quand assumer le rôle percussif leader.
Cette méthode démystifie la complexité rythmique africaine : elle prouve qu’avec un cadre analytique clair, tout adulte motivé peut s’approprier ces trésors musicaux sans attendre dix ans d’études austères.
6. Ce que je n’ai pas encore résolu
Malgré des années de recherches et de pratique sur scène, plusieurs chantiers musicologiques et linguistiques restent pour moi des défis ouverts :
Je cherche encore la meilleure passerelle pédagogique pour expliquer à de jeunes élèves la relation entre la notation musicale sur partition et la transcription des tons linguistiques d’une langue comme le Tswefap. Ce sont deux systèmes d’écriture différents qui tentent de capter une même réalité vivante.
Je me heurte également aux limites mécaniques du tempérament égal du piano face aux échelles musicales non tempérées des instruments traditionnels (comme le *Mvet* ou l’arc musical). Trouver comment marier la pureté brute de ces intervalles ancestraux avec un instrument à accord fixe sans tomber dans le compromis artificiel reste une quête quotidienne.
Sources et références
Recherche appliquée et patrimoine vivant : découvrez l’ensemble de nos collectes sonores et analyses ethnomusicologiques sur la page Culture & Recherche.
Méthodologie du rythme Bikutsi : lire également notre étude de fond Le Bikutsi au-delà de la mesure : pulsation, mouvement et organisation du rythme.
Protocole de terrain et captation : consulter notre guide déontologique Documenter les traditions musicales orales : méthode, contexte et responsabilité du chercheur.
Enseignement et curricula : découvrir le programme complet de A Laiz Academy et le cadre d’apprentissage Le Permis de Jouer™.
Ouvrages de référence : Simha Arom, Polyphonies et polyrythmies instrumentales d’Afrique centrale (SELAF/CNRS) ; Francis Bebey, Musique de l’Afrique (Horizons de France) ; Gilbert Rouget, La Musique et la Transe (Gallimard).


